«Depuis trente ans, la police demande à s’en débarrasser» : les commissariats face au raz-de-marée des demandes de procurations (2024)

Le ministère de l'Intérieur a déjà recensé plus de 2 millions de demandes pour les législatives.

« Je ne l’ai pas fait pour les européennes, mais là, c’est important. Je m’en voudrais de ne pas avoir voté», sourit Laura, 25 ans, qui attend son tour devant le commissariat du 9e arrondissem*nt parisien. Encore inscrite sur les listes électorales de sa ville d’origine, dans le sud de la France, l’étudiante en école de commerce a donné procuration à sa mère. « J’espère que la mairie recevra le courrier dans les temps. Les policiers m’ont dit que ça risquait d’être juste, s’inquiète la jeune femme qui n’a pas pu faire la démarche en ligne, faute d’avoir pu certifier son identité numérique. J’ai essayé de passer par France connect, mais j’ai bloqué mon compte Ameli. Et sur le site de La Poste, ça buggait.»

Depuis le 12 avril, il est possible de faire sa procuration 100 % en ligne. À condition d’être détenteur d’une identité numérique certifiée. Pour les autres, il faut remplir la e-procuration ou l’archaïque formulaire papier Cerfa, et se déplacer ensuite en commissariat ou en brigade de gendarmerie.

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« Pour les e-procurations, veuillez préparer votre code ainsi que votre pièce d’identité», annonce l’affichette placardée devant le commissariat du 9e. Derrière des barrières, quatre policiers aiguillent la dizaine de personnes qui, en cette fin d’après-midi, font la queue pour faire valider leur procuration. Certains sont à la recherche de leur numéro d’électeur. D’autres pianotent sur leur téléphone pour remplir la demande en ligne. « Vous allez recevoir un QR Code par mail, leur explique un policier. Ensuite, ça prend cinq minutes. Pas plus.»

Cette semaine, le commissariat a reçu du renfort pour répondre au raz-de-marée des procurations, à l’approche de ces élections législatives précipitées. « En temps normal, nous sommes trois policiers pour ce commissariat. Hier, nous étions huit. C’était une grosse journée, avec 1 300 procurations ! À 18 heures, au moment de la relève, la queue allait jusqu’au Franprix, là-bas », explique le policier en désignant le supermarché situé à une cinquantaine de mètres. « Certains agents lâchent leurs véhicules de patrouille pour prêter main-forte. Évidemment, si nous sommes appelés sur une intervention, nous irons. On s’adapte», poursuit le policier qui constate « un réel engouement, surtout des plus jeunes» pour les procurations. Le ministère de l’Intérieur en avait déjà recensé plus de 2 millions au 26 juin, à J-4 du scrutin. Soit cinq fois plus qu’avant le premier tour des législatives 2022.

Une charge chronophage

Au commissariat du 9e, le bal des procurations commence à 6 heures, avec les premiers joggeurs. Dans ce quartier de bureaux, les salariés affluent à la pause du midi et après 18 heures. « Ça fait deux fois que je viens, maugrée Jean, 59 ans, qui travaille non loin de là. J’avais validé mon identité numérique sur le site de La Poste, mais apparemment, ça n’a pas marché…» Les procurations de vote, tâche indûment confiée à la police et la gendarmerie? « Le transfert de ce fardeau à d’autres administrations a longtemps été annoncé, jamais réalisé », déplore Fabien Vanhemelryck, le secrétaire général du syndicat Alliance, majoritaire chez les gradés et gardiens de la police nationale.

« Cela avait pourtant été promis sous Raffarin, au début des années 2000, mais le texte n’a jamais été déposé», se souvient Patrice Ribeiro, l’ancien patron du syndicat de police Synergie-Officiers. À l’époque, selon lui, « il était envisagé de confier la mission aux personnels des préfectures, mais ceux-ci sont aujourd’hui totalement anémiés», submergés notamment par les procédures liées à l’immigration. « Les annonces successives du gouvernement concernant la diminution des “tâches indues” peinent à se concrétiser, écrivait le rapporteur spécial au Sénat du budget de la sécurité intérieure , Philippe Dominati, dans son rapport annuel de 2018. Un an après ces annonces, force est de constater que rien n’a véritablement évolué pour les forces de l’ordre. (…) Compte tenu des échéances électorales à venir, les procurations auraient dû constituer un chantier prioritaire pour le ministère de l'Intérieur.»

Avec les JO, certains services déjà saignés à blanc pour les renforts à fournir ont vu les procurations à gérer multipliées par cinq ou six par rapport aux précédentes législatives

Frédéric Lauze, patron du SCPN

« Finalement, Beauvau a opté pour un allégement de cette mission, grâce à la dématérialisation des procédures », concède Fabien Vanhemelryck. Son collègue de l’Unsa-Police, Thierry Clair, le reconnaît cependant: « Il y a beaucoup de demandes.» Surtout à la veille des grands départs en vacances.
« Excepté pour les Français munis de carte d’identité numérique à puce, la finalisation de la démarche devra toujours se faire devant l’autorité», rappelle le commandant Ribeiro, qui estime que « tout le monde se défausse sur les forces de l’ordre par simplicité » même si l’argument de la lutte contre la fraude électorale est mis en avant par ceux que le statu quo arrange.

Le patron du Syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN, majoritaire), Frédéric Lauze, se fait lui aussi très critique: « Oui, c’est une charge indue chronophage, car on ne sait pas à qui la confier, et depuis trente ans, la police demande à s’en débarrasser. » « On y a attelé récemment les réservistes, mais les budgets de la réserve opérationnelle, dans certaines zones, sont déjà presque tous consommés à l’approche du mois de juillet, poursuit-il. Avec les JO, certains services déjà saignés à blanc pour les renforts à fournir ont vu les procurations à gérer multipliées par cinq ou six par rapport aux précédentes législatives. » Lui redoute une sorte d’embouteillage administratif, car « il y a en plus l’ordre public à venir, en plein mois de juillet et, parallèlement au deuxième tour, les nuits des 13 et 14 juillet », généralement difficiles au plan sécuritaire. Sans parler de la poudrière de la Nouvelle-Calédonie.

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